Ésotérisme : Préface

Aux frontières de l'étrange

par Pascal Lapointe

Première publication: La Presse, 17 janvier 1995.

Pouvons-nous déplacer des objets par la pensée? Communiquer par télépathie? Parler aux morts? Prévoir l'avenir? Selon un sondage publié il y a deux ans, plus de la moitié des Québécois croient que oui. Les deux tiers croient à la télépathie, la moitié à la clairvoyance, plus du tiers aux fantômes. Et la proportion est à peu près la même chez les étudiants d'université, selon un sondage effectué à la même époque à l'Université de Montréal.

Cela peut paraître étonnant, quand on considère qu'après plus d'un siècle de recherche scientifique rigoureuse sur ces phénomènes, on n'a strictement rien de concluant à se mettre sous la dent. Un siècle de recherche, pour des broutilles.

Et cette absence de découverte n'est pas due, comme plusieurs seraient portés à le croire, à une communauté de scientifiques bornés, remplis de préjugés à l'égard du paranormal: à cette recherche scientifique rigoureuse se sont joints depuis longtemps des parapsychologues respectés, jouissant de l'appui d'une bonne partie des “autres” scientifiques. Et ce sont ces para-psychologues qui sont les premiers à convenir qu'ils n'ont aucun cas extraordinaire à offrir au public, aucun phénomène tangible, aucune expérience satisfaisante -en-dehors de ce qu'on appelle des “anomalies statistiques”.

En fait, la parapsychologie a depuis longtemps délaissé les anecdotes -c'est-à-dire tous ces témoignages de spiritisme, d'apparitions, de télépathie ou de clairvoyance. Elle préfère désormais employer, pour justifier son travail, des arguments mathématiques. “Parce qu'une anecdote, explique le psychologue Louis Bélanger, qui enseigne la parapsychologie à l'Université de Montréal depuis 20 ans, ce n'est pas compatible avec la démarche scientifique”.

La démarche scientifique, comme l'apprennent tous les étudiants du secondaire lors de leur premier cours de chimie, signifie qu'une expérience, pour être déclarée valable, doit être soigneusement observée, doit être mesurée avec les instruments appropriés, et surtout, doit pouvoir être reproduite: par exemple, l'eau se transformera invariablement en vapeur si la température est portée à 100 degrés. C'est une démarche scientifique rigoureuse qui a permis d'établir ce fait, et quiconque en douterait pourrait répéter l'expérience à sa guise.

Aucune expérience parapsychologique, par contre, n'a pu satisfaire ce critère.

Ceux qui voient d'étranges lueurs dans leur maison, “ressentent” une présence ou affirment entrevoir l'avenir, seront donc déçus. Les parapsychologues, qui ont été suffisamment échaudés depuis un siècle, ne s'aventurent plus à accréditer de tels récits, et n'osent même pas spéculer sur la signification de leurs “anomalies statistiques”.

L'exemple le plus connu est celui de Joseph Rhine, un botaniste qui fut le premier, dans les années trente, à donner une crédibilité à la recherche parapsychologique, avant d'en devenir le chef de file pendant près de 50 ans. C'est à lui qu'on doit le fameux test des cartes, qui vise à détecter la présence de pouvoirs télépathiques: Arthur, qui a devant lui un jeu de 5 cartes, en soulève une et Benoît doit deviner de quelle carte il s'agit. Comme il n'y a que 5 cartes différentes, même si Benoît n'a aucun pouvoir extra-sensoriel, il a tout de même une chance sur cinq d'avoir la bonne réponse -soit 20% de chance. Si ses résultats, après quelques centaines d'essais, sont supérieurs à 20%, cela signifie qu'il est très chanceux… ou qu'il a lu dans l'esprit d'Arthur. Si on fait revenir Benoît pendant plusieurs jours, et que ses résultats demeurent chaque fois légèrement supérieurs à 20%, alors la chance n'a plus rien à y voir.

C'est ce genre d'études qu'accumulent aujourd'hui les parapsychologues -ceux qui jouissent d'une certaine crédibilité dans les cercles universitaires, et qui travaillent à temps plein dans ce domaine, ne sont plus qu'une quinzaine, à travers le monde, pour un budget de recherche d'environ un million. Et c'est ce genre d'études dont ils traitent abondamment dans leurs périodiques spécialisées -le plus ancien, Journal of Parapsychology, paraît depuis 1937. Et certains résultats, à les entendre, seraient extrêmement encourageants.

Le problème, disent les critiques, c'est que des “résultats extrêmement encourageants”, on en relève dès le début des expériences de Rhine, il y a 60 ans… mais ils ont chaque fois la fâcheuse particularité de disparaître lorsqu'un enquêteur indépendant apparaît, ou lorsqu'on resserre les critères d'analyse. C'est Rhine lui-même qui a déclaré: “les activités des esprits frappeurs cessent fréquemment sitôt qu'un enquêteur arrive”. Des esprits timides?

Philippe Thiriart, professeur de psychologie au cégep Edouard-Montpetit, propose plusieurs explications à ces résultats qui paraissent dans un premier temps encourageants: entre autres, Arthur peut involontairement donner des indications à Benoît par son ton de voix, son regard, sa respiration; s'il est attentif, Benoît augmentera donc ses chances d'obtenir un résultat supérieur à 20%.

Il y a aussi le fait que l'on publie systématiquement les études contenant des résultats encourageants, tandis qu'une partie des autres se retrouve dans les fonds de tiroirs; la “moyenne au bâton” des études parapsychologiques s'en trouve par conséquent faussée.

Trop insister sur cette vision des choses déplaît toutefois à Louis Bélanger, qui y voit le signe de l'éternel préjugé à l'égard du paranormal. Tout d'abord, dit-il, les anomalies ne disparaissent pas systématiquement lorsqu'on resserre les critères d'analyse. Ensuite, il faut savoir que les méthodes et l'appareillage se sont considérablement raffinés depuis Rhine (on utilise des diapositives plutôt que des cartes à jouer, on isole Arthur et Benoît dans deux pièces insonorisées, on fait grand usage des ordinateurs, etc.). Le risque de voir des données faussées involontairement par le chercheur serait donc pratiquement inexistant.

Le Conseil national de recherche américain conclut que “130 ans de recherches parapsychologiques n'ont rien donné”? Cette conclusion a peu de valeur, réplique Louis Bélanger, parce que l'étude a été dirigée par un militant bien connu de l'association américaine des Sceptiques, le psychologue James Alcock. Les parapsychologues assurent avoir tout mis en oeuvre pour assurer la crédibilité de leurs expériences? Le simple fait qu'ils démarrent avec un préjugé favorable envers le paranormal fausse l'interprétation qu'ils font de leurs données, juge Philippe Thiriart, qui, en plus d'enseigner, milite au sein de l'association québécoise… des Sceptiques. Impasse.

Chaque année amène des milliers de nouveaux témoignages. Chacun de nous a connu au moins une expérience qu'il qualifierait d'étrange, ou connaît quelqu'un qui affirme être témoin de phénomènes inexplicables. Ces gens sont rarement des fraudeurs -là-dessus, Thiriart et Bélanger s'entendent- et ils peuvent être tout à fait sains d'esprit. Mais il y a souvent une autre explication pour quiconque fait l'effort de se rappeler les événements qui ont immédiatement précédé le “phénomène”. Bien souvent, ceux qui prétendent avoir prévu ce qui allait se passer l'ont simplement déduit grâce à leurs connaissances ou leur culture générale: notre cerveau effectue en permanence une batterie d'analyses, dont nous sommes à peine conscients.

Il y a aussi ceux qui étaient persuadés d'avoir “rêvé” à une catastrophe majeure au moment même où elle se produisait à l'autre bout du pays… avant de réaliser que, pendant leur sommeil, dans la pièce voisine, la télévision diffusait le bulletin de nouvelles. Il y a ceux qui ont effectivement rêvé à un accident avant qu'il ne se produise, mais dont la mémoire a ensuite “arrangé” les détails du rêve après avoir pris connaissance du véritable accident.

Ou pire: il y a celui qui prévoyait gagner à la loterie… et qui décroche le gros lot! Sur les milliers de personnes qui font cette “prédiction” semaine après semaine, il faut bien qu'il y en ait une qui finisse par avoir raison… La même explication vaut pour ceux qui gagnent leur vie comme astrologues ou voyants: ils sont prompts à publiciser leurs prédictions qui se réalisent, mais “oublient” un peu vite les centaines d'autres…

Et bien sûr, il y a aussi des fraudeurs. Le plus célèbre fut, il y a 20 ans, le “psychiste” israélien Uri Geller, qui, devant témoins, tordait clés et fourchettes par la seule force de sa pensée -affirmait-il. Geller est rapidement devenu une vedette médiatique, et a convaincu plus d'un scientifique -jusqu'à ce qu'un magicien américain, James Randi, se mette à effectuer devant les caméras les mêmes “miracles”.

“Nous devons nous demander, a écrit à l'époque James Alcock, où en serait le phénomène Geller aujourd'hui, n'eût été de la persévérance et de la détermination de Randi”.

Se pourrait-il qu'il existe effectivement quelque chose, mais qu'on cherche dans la mauvaise direction depuis plus d'un siècle? C'est en tous cas ce que propose Philippe Thiriart. “Je ne crois pas que nous découvrirons quoi que ce soit tant qu'on n'aura pas effectué une percée dans la physique fondamentale.” L'hypothèse d'un banal contact télépathique entre deux cerveaux est, à ses yeux, difficile à soutenir, pour la simple raison qu'elle ne cadre pas avec les lois de la nature et de l'évolution: “Si la gazelle éprouvait la faim désespérée du lion, que ferait-elle? Peut-être se laisserait-elle manger; mais alors, il n'y aurait plus de gazelle. Et si la gazelle voyait à travers les yeux du lion, elle pourrait toujours lui échapper; mais alors il n'y aurait plus de lion”.

Après les arguments de la science, ceux de la logique? Mais il en faudrait plus pour ébranler “croyants” et parapsychologues. Ils ont, après tout, un carburant inépuisable: l'étrange, l'inexpliqué, qui, aussi longtemps que nous vivrons, continueront à côtoyer nos vies.

Première publication: La Presse, 17 janvier 1995.
© Pascal Lapointe.
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